Patagonie : Le sanctuaire des baleines

Dans l’immense Patagonie argentine, la province du Chubut peut être fière d’avoir instauré un système de surveillance exemplaire du patrimoine sauvage. C’est avec la bénédiction et la bienveillante assistance du Service de protection de l’environnement de la dite province que ce reportage a pu être réalisé. Forts de ce blanc-seing, nous n’avons pas manqué de saisir cette chance à bras le corps. L’opportunité d’une vie.

Après quelques minutes de vol au-dessus des falaises de grès ocre roux, le Cessna 150 atteint l’immense baie de Valdés et franchit la côte au-dessus de Puerto Piramides, village quasi mythique, entièrement dédié à l’observation des mammifères marins en général et de la baleine franche en particulier. Mon pilote pousse le manche vers la droite et longe la côte déchiquetée du Golfo nuevo. Le long du rivage, le bleu cobalt qui domine le centre de la baie se fait émeraude, dénonçant par là-même des fonds d’à peine quelques mètres. C’est là que les mères baleines trouvent un abri sûr pour mettre bas et protéger leur unique rejeton qui se gavent d’un lait exceptionnellement riche, viatique indispensable au long voyage vers des eaux inhospitalières qui les attend.

Le printemps austral tire à sa fin et chaque jour les grands cétacés prennent la route des Cinquantièmes hurlants et leurs eaux riches en nutriments qu’elles engouffreront sans relâche durant tout l’été. En Juin prochain, les premières d’entre elles seront de retour. Les femelles gravides mettront bas tandis que des couples se formeront pour perpétuer l’espèce. Un cycle ininterrompu depuis la nuit des temps.

Jusqu’ici, chaque individu a été identifié et catalogué par les scientifiques du Parc national du Shubut. Cette année, en tout début de saison, un ranger a noté la présence rarissime d’un nouveau-né blanc à 90 %, qu’il s’est empressé de baptiser Blanco. Plus aucune autre observation semblable n’étant venue confirmer son témoignage, au fil des mois le doute s’est installé. Jusqu’à aujourd’hui.

Sans le moindre signe annonciateur, mon pilote pousse un long hurlement que n’aurait pas désavoué le loup de Tex Avery, couvrant un instant le bruit du moteur conjugué au hurlement du vent qui s’engouffre par l’ouverture béante laissée par la porte démontée. Près d’une énorme baleine dont le poids doit allègrement dépasser les 50 tonnes, une minuscule silhouette claire se détache sur le fond de sable. Demi-tour serré. Je ne rêve pas, il ne peut s’agir que du mystérieux Blanco absent des radars depuis des mois. Il me faut toute l’énergie du monde pour ajuster mes prises de vues en rafales tant l’appareil est secoué par les turbulences. Mais la petite baleine blanche est bien entrée dans mes cartes mémoire en compagnie de sa mère et il ne reste plus maintenant qu’à aller les rejoindre pour de bon.

Urgence

Pas une minute à perdre. Contact est pris par radio avec la base nautique de Puerto Piramides pour qu’un tracteur soit disponible dans l’urgence. De la plage l’énorme engin a poussé notre gros pneumatique jusqu’à des eaux suffisamment profondes. Bientôt, nos deux moteurs de 200 CV tracent leur sillon d’écume effervescente. À bord, Hector le ranger consulte la carte en compagnie du skipper. Quelques minutes plus tard, ce dernier coupe le moteur. Trois femelles accompagnées de leur progéniture occupent une crique peu profonde. Deux petits nagent en surface, révélant un dos du plus bel anthracite, ce qui n’arrange pas du tout mes affaires. A trente mètres sur tribord, fendant l’eau au ralenti, une tête émerge, blanche, à peine maculée de minuscules points noirs : Blanco !

Efficacement protégé par ma combinaison étanche, je me coule derrière le pneumatique écarlate, priant intérieurement que notre phénomène appartienne aux 10 % d’individus dits « amicaux », statistiquement enclins à se laisser approcher. Je m’éloigne. Une masse sombre s’approche lentement, à peine dénoncée par les reflets de la surface. Malgré la limpidité exceptionnelle de l’eau, je ne parviens à distinguer que la tête de l’énorme femelle, toute la partie postérieure disparaissant dans des lointains obscurs.

Comme un chat

D’abord dissimulé derrière sa mère, le baleineau nage droit sur moi. Tétanisé, j’en oublierais presque mon rôle de photographe pour ne plus être que témoin. Avec avidité, j’enregistre ce que je sais déjà être un événement unique que je ne revivrai sans doute jamais plus. La baleine miniature est maintenant à moins de trois mètres de mon objectif. Sous l’étrange masse cornée qui lui tient lieu de sourcil, son œil sombre me fixe intensément. Que peut-il bien se passer dans le cerveau d’un baleineau de quelques mois ? Caisson à bout de bras, j’ose une première prise de vue. Surtout ne pas gâcher la magie de l’instant ni effrayer la mère. Je me sens investi d’une mission d’ambassadeur en quelque sorte. Ambassadeur d’une espèce équivoque, capable à la fois d’avoir inventé Greenpeace et le canon-harpon, capable aussi de chanter la liberté dans toutes les langues et en même temps de réduire des dauphins en esclavage par pure cupidité.

L’étrange animal se dirige droit sur moi. Surtout ne pas oublier la consigne de sécurité N° 1 : Ne jamais se laisser prendre en sandwich entre la mère et son rejeton pour ne pas finir écrasé comme une noisette mûre. Poussé par la curiosité, il vient pratiquement au corps à corps. Son œil me fixe jusqu’au moment où il décide de rouler sur lui-même, avec la volupté d’un chat en mal de caresses. La confiance semble être au rendez-vous. Pourtant, sur une gracieuse volte-face, il s’en va retrouver l’ombre rassurante de sa génitrice. Comme à regret, tous deux s’en vont au ralenti se perdre dans la lumière incertaine du golfe. Nous ne les reverrons plus et c’est bien ainsi.

Je m’apprête à une mise à l’eau silencieuse en présence de mon binôme. Hector a rappelé les consignes strictes du Parc régional du Shubut : Jamais plus de deux plongeurs à la fois dans l’eau, ne jamais tenter une prise de vue de baleine avec un plongeur (en résumé, pas de mise en scène bidon, seule la nature compte) et interdiction formelle à ceux restés à bord du pneumatique de photographier ou filmer les plongeurs en action (les appareils et les caméras restent dans le sac). C’est à ces conditions que les reporters sont les bienvenus sur ce site d’exception. Des mesures éthiques auxquelles je souscris volontiers et qui nous épargnent d’affligeants clichés de demoiselles en tenue légère, où d’athlètes de plage posant pour des magazines racoleurs.

Note de l’auteur : Pour respecter les règles de bonne conduite, les images de baleines en présence d’un plongeur ont été réalisées à plus de 1000 km au sud de la réserve de Valdés, près de Cabo blanco.

À moins de cinquante mètres du bateau, une mère et son baleineau paressent sous le soleil. Vue du pont d’un bateau, une baleine adulte est déjà impressionnante, mais une fois la surface franchie, son énorme masse vous coupe littéralement le souffle. Cette fois encore, c’est le baleineau qui prend l’initiative et vient à ma rencontre. Comment décrire une telle créature ? L’énorme tête ne répond à aucun des critères physiques d’un mammifère, fût-il marin. Difficile de dire où commence et où finit l’étrange bouche tant elle est tordue. Son œil tout aussi improbable que le reste me fixe avec une intense curiosité. Que suis-je pour cette créature ? Je n’ose bouger de peur de briser la magie du moment. C’est finalement la mère qui vient y mettre un terme. Rappelé à l’ordre, le baleineau va se rassurer sous l’énorme menton en galoche. Un frémissement les parcourt et dans un interminable ralenti, les deux magnifiques créatures s’éloignent dans la lumière incertaine.

Un bonheur ne venant jamais seul, en nageant vers notre bateau qui s’était respectueusement éloigné, une bande de dauphins obscurs (Lagenorhynchus obscurus) vient nous provoquer dans une fulgurance et un concert de sifflements surréalistes. Quelques déclics plus tard, riches d’une poignée d’images de dauphins en folie, nous regagnons notre embarcation.


C’est en faisant défiler les images à travers le hublot de mon caisson que l’inespéré se produit. Un énorme splash ! retentit à quelques mètres de l’étrave. Juste au cas où, j’extrais le frère jumeau de mon appareil sous-marin. Bien m’en prend car le baleineau que nous venons à peine de quitter franchit à nouveau la surface, s’élève pesamment avant de retomber dans un bouillonnement d’écume qui nous éclabousse généreusement. Par cinq fois, le joyeux cétacé renouvelle son exploit, un cadeau inestimable pour le plaisir immédiat mais aussi pour mon futur reportage qui se construit image par image.

Vie et mort des lions

C’est au nord du Golfo nuevo, sous l’œil d’un manchot de Magellan en faction devant son nid que je me mets à l’eau. Oubliées les précautions de Sioux indispensables à l’approche des baleines, ici, la colonie de lions de mer austraux (Otaria flavescens) est un joyeux et bruyant bazar au milieu de laquelle j’ai tôt fait d’être pris à parti par des dizaines d’individus joueurs, plutôt enclins à me provoquer par des morsures à répétition. Il y a des relents de paradis terrestre dans cette mer du bout du monde, un monde dont je n’avais pas encore osé rêver et dont j’atteste depuis l’authenticité. Un monde où l’homme et l’animal vivraient en harmonie sans idée préconçue. Durant plus d’une heure, à force de chorégraphies toutes plus improbables les unes que les autres, j’en viens à sentir le froid insidieux qui, malgré l’épaisse couche de Néoprène viendra bientôt à bout de ma résistance.

Pourtant, je ne me fais aucune illusion, ce soit disant paradis n’est qu’un leurre. Dans cette région la vie est aussi âpre que partout ailleurs. Le fort mange le faible, le rusé vient à bout de l’imprudent et chaque espèce utilise les armes qu’elle a développées au cours de millions d’années pour survivre et prospérer. J’en veux pour preuve, les conflits qui opposent les goélands aux manchots pour un bout de terre caillouteuse, le harcèlement par ces mêmes goélands des bébés baleines qui en meurent parfois d’épuisement, et même l’hécatombe par les orques des sympathiques lions de mer avec qui je viens de partager une tranche de vie. Une spectaculaire embuscade programmée par les magnifiques cétacés bicolores mais qui devra attendre le mois de février suivant, lorsque les petits quitteront la nurserie pour rejoindre la colonie principale... Un parcours de tous les dangers dont beaucoup ne verront pas la fin.

Un bien triste épilogue pour ce reportage ? Juste une des multiples facettes de la vie sur notre planète. Le pays des bisounours n’existant que dans notre imaginaire, il faut bien nous résoudre à accepter que des créatures vivent aux dépens d’autres créatures même si cela nous choque. C’est ainsi depuis la nuit des temps et nous n’y pouvons rien. Ah ! si ! Nous y pouvons quelque chose : prendre conscience qu’à cause de notre comportement arrogant, nous n’ayons déjà entrepris d’éradiquer non pas une ou deux espèces, mais toutes. A bon entendeur…

Contact :
http://patagoniaproject.com

Retrouvez cet article dans le N° 145 de Plongeurs International de Mai-Juin 2017

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