Madagascar : Bateau-stop à Nosy Be

« Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse » prétendait en son temps un certain Alfred de Musset. Un bon mot qui pourrait bien s’appliquer à notre aventure malgache. Qu’importe le bateau, sa taille, son tirant d’eau ou l’âge du capitaine… Dans l’océan qui baigne l’île de Nosy Be, l’essentiel est sous la surface. Alors nous avons testé plusieurs modèles d’embarcations. Mais bon, quand en plus, le bateau est confortable et le guide parmi les meilleurs, pourquoi donc se priver ?

Arrachés dès l’aurore au Vanio Lodge sur la côte est de Nosy Be, nous voilà donc embarqués sur le « Sésame », confortable trimaran skippé par Hervé, intarissable dès qu’il s’agit d’histoires de mer, un capitaine à l’œil malicieux, qui n’a pas pour réputation d’engendrer la mélancolie. Quelques heures de navigation plus tard, nous atteignons les Mitsio et c’est au pied de l’un des « quatre frères » que nous franchissons la surface, précédés des palmes roses de Sylvia, patronne de l’expédition. Elle sera notre poisson-pilote pour l’intégralité du périple… du nord des Mitsio jusqu’au sud des Radama… à bord de 4 types d’embarcations différents. Quand on aime, on ne compte pas.

Zig-Zag dans les Mitsio
Je redécouvre avec un bonheur teinté de nostalgie l’époque de mes premières incursions parmi ces îles du bout du monde : c’était le temps des bivouacs improvisés sous tentes igloo et feux de camp sur la plage de Nosy Tsarabanjina, l’envolée des grandes roussettes sur fond de soleil couchant, la découverte des falaises basaltiques de la Grande Mitsio, les plongées improvisées autour d’Ankarea…

Durant quatre jours les immersions s’enchaînent à raison de deux par jour : Les « jumeaux » avec leurs immenses bancs de vivaneaux jaune vif, le petit banc du Castor et ses incessants défilés de carangues trop furtives pour en reconnaître la marque, le banc d’Ankarea où des colonies de langoustes curieuses ont élu domicile dans le foisonnement moussu du corail noir… On pourrait imaginer pire comme première étape. D’autant qu’une visite sur la Grande Mitsio nous conduit à travers le village jusqu’au sommet de l’île où des petits bergers galopent pieds nus dans les cailloux après quelque chèvre égarée. Devant nous, l’archipel tout entier s’offre dans les ultimes lueurs mauves du soleil au déclin. Ultime récompense, les quelques langoustes négociées un peu plus tôt par le chef aux pêcheurs du village se sont invitées à la table de « Sésame ». Qui donc s’en plaindrait ?
Notre trop brève incursion dans l’archipel s’achève sur le Banc des 4-frères où, par 18 m de fond, nous sommes quasiment digérés par des milliers de poissons fusiliers multicolores en groupes compacts, masse protéiforme que rien ne semble pouvoir intimider, pas même nos assourdissants panaches de bulles. Point final, une superbe tortue à écailles vient nous donner un ultime spectacle avant que nous reprenions le chemin de la surface.

Les tortues de Nosy Sakatia
S’il en était besoin, je vérifie une fois de plus que la beauté d’une plongée ne dépend en rien de sa profondeur. Devant la pointe sud de Nosy Sakatia, partie sacrée (fady) dédiée aux ancêtres, la profondeur à marée haute ne doit pas excéder 4 m. C’est pourtant là que se réunissent d’énormes tortues vertes gourmandes de phanérogames marines (plantes à fleurs) qui y poussent en abondance. Avec mon complice Didier nous nous mêlons aux brouteuses géantes plus absorbées par la tonte des jeunes pousses que par notre présence, aussi incongrue soit-elle. Des rencontres étonnantes dans un authentique studio sous-marin éclaboussé de lumière, où les actrices tiennent leur rôle sans une once de timidité.

Après avoir salué comme il se doit le sympathique équipage de « Sésame » nous consacrons une journée à la réserve terrestre de Lokobe. Magnifique réserve ultra protégée, riche d’animaux propres à Nosy Be, sans aucune espèce venue d’ailleurs. Inutile donc, de s’attendre à rencontrer des lémuriens venus de la côte est de Madagascar. Après avoir traversé des hectares de champs d’ylang ylang et longé la mangrove en pirogue, la réserve dévoile ses richesses : lémuriens diurnes omniprésents, puis leurs cousins nocturnes beaucoup plus discrets, sans oublier geckos vert fluorescent, improbables caméléons et boa arboricole en pleine digestion de ses agapes nocturnes.

Deuxième vie d’un crevettier
Onze ans ont suffi à l’océan pour transformer le « Mitsio », crevettier à la retraite en une superbe épave abondamment fleurie. C’est évidemment notre Sylvia à palmes roses qui nous y conduit, pilotant d’une main ferme l’Eva Be, son confortable et tout nouveau bébé poussé par un 200 CV flambant neuf qui ne demande qu’à montrer de quoi il est capable. Coulée pour la bonne cause, l’épave repose fièrement sur sa quille. Pas un pouce carré qui ne soit recouvert d’invertébrés multicolores à dominante jaune. Du poisson pierre en équilibre sur la proue jusqu’à l’hélice protégée par un volumineux pare-hélice, le bateau défunt abrite mille et une créatures qui y trouvent nourriture et protection. A la poupe, un poisson crocodile à l’œil torve attend patiemment qu’une proie passe à portée de mâchoires tandis que des vivaneaux par centaines nous enveloppent d’un épais manteau safran. Côté tribord, d’élégants platax sans complexe prennent la pose dans la lumière des flashes. Un tour d’épave dont je me souviendrai longtemps d’autant qu’au moment de regagner la surface, nous croisons une grande raie à queue de vache surprise en pleine séance de déparasitage, sous le bec gourmand d’une poignée d’héniochus en pyjamas à rayures dont j’ignorais qu’ils étaient aussi des nettoyeurs occasionnels.

Nosy Radama
C’est à bord du fort sympathique catamaran « Talio » que nous mettons cap au sud vers l’archipel des Radama. Nous doublons Nosy Iranja, le temps de déranger deux énormes tortues vertes dans leurs ébats amoureux, de parcourir l’extraordinaire défilé de gorgones jaunes au lieu-dit « Atram » dont les éventails gigantesques semblent vouloir digérer le plongeur qui s’y risque. Ce soir-là, nous faisons escale sur Grande
Terre à Ambariomena, minuscule village de 400 âmes, niché dans la mangrove et dont l’activité principale est consacrée à la construction artisanale de bateaux et… à la récolte de délicieux crabes géants qui concluront cette soirée après être passés entre les mains expertes de Fidélis notre précieux cuisinier. De tombant en tombant, de défilé en défilé, le temps passe trop vite et même la rencontre avec une superbe raie éventail à taches noires qui vient se nicher dans nos palmes, ne suffit pas à faire oublier que les heures tournent. Cap au nord, donc.

Nosy Tanikely
C’est depuis l’ « Illusion », grand catamaran de croisière à moteur que nous effectuons la première plongée devant Nosy Tanikely, l’ « Ile de la petite terre », aujourd’hui Parc marin protégé. Dominée par son phare ce modeste bout de terre est l’archétype du petit bijou tropical, de ceux qui font rêver tout voyageur en mal d’exotisme. Pourquoi pas nous après tout ? C’est dorénavant à partir de l’Eva Be de Sylvia ou du Yemaya de Rolland que nous y effectuerons dorénavant nos deux plongées quotidiennes.

Cinq minutes se sont à peine écoulées depuis que nous avons quitté la plage. Signal sonore suivi de gestes d’alerte explicites… Sylvia sonne le branle-bas de combat ! Entre deux bouquets de corail noir, sur une coulée de sable, la longue silhouette d’un étrange poisson plat se détache. Voilà quelques dizaines d’années que le souvenir de cet animal me hante : Le mythique Trandraly en langage local, alias raie guitare géante, ou Rhyncobatus australiae pour les puristes. Pour moi, le souvenir douloureux d’un échec cuisant de jeune photographe qui avait cru réussir une série d’images rares… mais sans avoir vérifié le bon entraînement du film dans son Nikonos d’alors.
Cette fois, plus question de pellicule facétieuse ni d’ampoules de flash versatiles, le numérique et l’électronique aidant, le photographe que je n’ai jamais cessé d’être peut se concentrer sur l’essentiel : le cadrage. Dont acte. Une demi douzaine d’éclairs plus tard, malgré ses trois mètres de longueur, la raie géante s’est inscrite dans la carte mémoire de mon Nikon préféré. Dire qu’à cet instant précis je suis le roi du monde est un euphémisme.
Tanikely restera notre terrain de jeu préféré les trois jours restants. Et sans pour autant nous livrer tous ses secrets, elle nous offrira une bonne part d’elle-même : un paysage sous-marin comme nulle part ailleurs à ma connaissance, semé de bouquets de corail noir, refuge de milliers de poissons, de gaterins tachetés, de tribus entières de diagrammes argentés, de timides murènes, de raies pastenagues omniprésentes. Un univers où, plutôt que de fuir, les platax jouent les divas et où les tortues à écailles poussent même la courtoisie à venir nous saluer le tout dernier jour de ce reportage, à l’instant de notre ultime remontée vers la surface. C’est ça aussi Madagascar.

Ce reportage a pu être réalisé grâce au

Centre de plongée Forever Dive, Madirokely, Nosy Be, Madagascar
http://www.foreverdive.com

ainsi qu’à la Compagnie Air Austral
https://www.air-austral.com/

Retrouvez cet article dans le N° 281 de Subaqua (Novembre/Décembre 2018)

Retrouvez les vidéos de ce reportage par Didier Brémont :
https://www.youtube.com/playlist?li...

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