Açores : La croisière du Narobla

Réputées pour leur abondance de mammifères marins, les Açores le sont moins pour la plongée traditionnelle. A tort. Jusqu’à aujourd’hui, les sorties en mer se déroulaient à la journée. Depuis cet été, Scuba Diving Azores associé au centre de plongée Pico Sport basé à Madalena sur l’’île de Pico proposent une croisière plongée d’une semaine dans l’archipel central, à bord de son confortable bateau, le Narobla. L’occasion pour nous d’y poser nos sacs.

Poser le pied sur un bateau pour la première fois, c’est comme rencontrer un ami avec qui on va partager une tranche de vie. Il ne nous faut que quelques minutes pour être certain que ce Narobla-là fera parfaitement l’affaire. Un bateau de cette allure pour six plongeurs, qui s’en plaindrait ? De plus, un savant mélange de langues n’est pas pour me déplaire… français, allemand, espagnol, portugais, … un concentré d’Europe, quoi !
Premiers contacts

Histoire de se mettre en jambes, tout ce petit monde est invité à s’immerger près de l’île voisine de Horta, au-dessus de la carcasse d’un bateau malchanceux qui a fini sa course au pied de la falaise de basalte. L’occasion pour chacun de tester sa pesée, et de s’habituer à la fraîcheur de l’Atlantique. Une silhouette bien connue émerge de l’enchevêtrement de tôles en partie phagocytées par l’océan. Un mérou de belle taille nous fait l’honneur d’un accueil plutôt familier. Un chouïa cabotin le gros serranidé ne se fait pas prier pour prendre la pose sous tous les angles et nous lui rendons volontiers la politesse. Soupçonne-t-il que son portrait sera bientôt tiré à quelque milliers d’exemplaires sur papier glacé ? Allez savoir…

Le retour vers la surface s’effectuant le long d’un gigantesque éboulis, nous offre mille occasions de rencontrer les locataires des lieux : rascasses de Madère en livrée cramoisie, perroquets dont les couleurs n’ont rien à envier à celles de leurs cousins des Tropiques. L’ultime vision de cette première immersion sera celle d’une timide cigale de mer, bien décidée à ne sortir de sa faille protectrice qu’à la nuit tombée.

Les requins au rendez-vous

Voilà bien une heure que nous appâtons autour de notre pneumatique rouge vif. Las, les squales tant espérés ne semblent pas être disposés à se mettre à table. Ce n’est qu’au moment où le découragement commençait à s’installer dans les esprits que le premier d’entre eux daigne pointer son museau. Un bonheur ne venant jamais seul, quelques minutes de patience supplémentaire suffisent à transformer l’essai. Une bonne douzaine de requins bleus sollicitent maintenant le panier pique-nique suspendu à la bouée écarlate. Nous nous immergeons en bon ordre à l’opposé de l’appât et chacun s’installe le long d’un bout lesté, à une profondeur située entre la surface et 10 mètres. S’ensuit un ballet tel que seul pouvait l’imaginer un chorégraphe inspiré. Dans d’interminables ralentis, les squales vont et viennent, tantôt sollicitant l’appât odorant de leur long rostre, tantôt engloutissant les fragments de chair échappés du panier. Tout a déjà été dit sur ce requin, pourtant je ne peux m’empêcher d’être fasciné par autant d’élégance et en même temps regretter qu’il soit systématiquement victime d’une pêche aveugle. Gageons qu’il ne soit pas trop tard. Cerise sur le gâteau, un requin mako particulièrement énervé fait irruption dans le ballet improvisé en y semant une belle pagaille… et s’enfuit sans demander son reste. Tout ça pour ça ?

Tueurs à perte de vue

Nous avons quitté Faial, puis nous nous sommes engagés dans le long bras de mer qui sépare les îles de Pico et Sao Jorge. La mer est d’huile, pas un souffle de vent ne vient rider la surface outremer. Tout en longueur, la côte de Sao Jorge s’étire vers l’est, quasiment rectiligne, magnifique comme ses sœurs volcaniques, laissant deviner son histoire tourmentée dans les strates déposées depuis des millions d’années par la lave jaillie des points chauds de la dorsale atlantique. Nous laissons plusieurs chutes d’eau spectaculaires s’écouler directement dans l’océan, avant de dépasser le village de Topo et de filer vers Terceira. Dans le village d’Angra do Heroismo, nous avons rendez-vous avec la célèbre friture de chinchards de l’incontournable Canadinha, lieu de rencontre de tous les amoureux de la cuisine locale.

A mi-chemin entre Sao Jorge et Terceira, la surface se recouvre soudain d’une multitude de taches violacées. A bien y regarder, chaque point en question n’est autres que la partie émergée d’une machine à tuer : la physalie également connue sous le pseudonyme de « vaisseau portugais ». Contrairement à une idée reçue, ce redoutable prédateur n’est pas une méduse mais une espèce de siphonophore marin comportant quatre type de polypes soutenus par un flotteur rempli d’air et de monoxyde de carbone. Gare à ses tentacules urticants qui mesurent entre 10 et 50 m ! Destinés à capturer de petites proies, ils peuvent infliger de cuisantes brûlures au nageur imprudent. Etonnante créature capable de dégonfler son flotteur-voile en un instant et de couler pour échapper à une agression venant de la surface. Pourtant, nous assistons à un phénomène qui n’est pas décrit dans la littérature spécialisée : un banc de chinchards (Trachurus trachurus ) a trouvé refuge juste sous le flotteur et semble évoluer sans risque au milieu des tentacules prétendus mortels. Serait-ce une association comparable à celle du poisson-clown avec de son anémone ?

De tortues en balistes

Décidément l’approche de Terceira est riche en surprises. A peine avons-nous photographié l’escadre de physalies que Mauro notre skipper coupe de nouveau les moteurs. À tribord, une large soucoupe dépasse de la surface immaculée : une tortue caouanne (Caretta caretta) surprise au milieu de sa sieste. Prise en sandwich entre mon caisson photo et la caméra de Didier, elle devait prendre la fuite dans la seule direction qui s’offre à elle : le fond. Las, après quelques brasses frénétiques, elle remonte comme retenue par un fil invisible. Aucun doute, la belle chélonienne est parasitée par un « crabe de Christophe Colomb » (Planes minutus) un crustacé opportuniste qui a élu domicile sous le rebord postérieur de la carapace, près de l’anus, où il est censé se nourrir des déchets rejetés par son hôte. Seul inconvénient, le crabe voit d’un très mauvais œil toute immersion profonde de la tortue et s’empresse de la faire remonter en lui pinçant l’anus. Un service ne nettoyage qu’elle paie au prix fort car, contrainte de demeurer en surface, elle subit en permanence les assauts du soleil. Finalement, c’est grâce à la prolifération des algues sur sa carapace qu’elle doit de ne pas entrer en ébullition.

Cerise sur le gâteau, au moment de remonter à bord, une palanquée de balistes océaniques particulièrement familiers se rassemble sous nos palmes. Rien d’étonnant quand on sait que ce sympathique poisson à la rédoutable épine dorsale vit en communauté au stade juvénile, de préférence dans l’ombre protectrice de n’importe quel objet pourvu qu’il flotte… paquet d’algues, morceau de bois, vieux bidon, tortue et pourquoi pas, un plongeur sous-marin occasionnel. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’il ira vivre en solitaire. Il ne fait aucun doute que ceux-là devaient avoir élu domicile sous la tortue et que nous les avons dérangés. Désolé pour vous les balistes mais ne vous emballez pas, nous ne faisons que passer !

Les « mains du Bon-Dieu »

On nous avait dit « Vous verrez, c’est un lieu unique aux Açores, un jardin de corail comme nulle part ailleurs ! ». Pour qui a connu la mer Rouge, les Philippines ou l’Indonésie, le propos avait tout de la provocation. Relativisons ! Imaginer que dans les eaux de l’Atlantique particulièrement brassées, une telle oasis puisse exister, il y a de la marge ! Et pourtant… À l’issue d’une descente dans le vert j’atteins l’entrée du canyon en question et là… je dois admettre que le propos n’était pas exagéré. Dans ce précieux biotope dissimulé au creux d’une faille de basalte par vingt mètres de profondeur, le foisonnement d’alcyonnaires vaporeux qui s’offre aux regards paraît presque incongru. C’est unique. Ça l’est d’autant plus que les coraux jouxtent une forêt de spirographes qui rivalisent d’élégance. Absence de courant ? Orientation particulière de la faille ? La main du Bon Dieu ? Qui sait ?

Diables de mer chiliens

La boucle est bouclée et le périple inter-îles touche à sa fin. Dire qu’un sentiment de frustration flotte dans les esprits est peu dire tant les quelques jours passés ont été riches en découvertes de toutes sortes. On laisserait bien volontiers son sac là où il est. Pourtant, lorsque le Narobla laisse filer son ancre au sommet du banc de Princesse Alice, chacun sait que le bouquet final est proche car la réputation ce haut-lieu de la plongée n’est plus à faire. Quelque bouts lestés disposés autour du bateau permettent à chacun de se positionner selon les opportunités. De toutes les apparitions de ce dernier jour, je ne retiendrai que celle d’un groupe de cinq raies magnifiques dont l’unique préoccupation me semble-t-il était de se montrer. Et elles ne s’en sont pas privées ! Surgissant dans les rayons du soleil au déclin, elles nous ont survolés, encore et encore, puis ont disparu… et réapparu dans la minute suivante, pour effectuer toutes les figures possibles et imaginables. Une façon de prendre congé ? Même pas en rêve les filles, on se reverra !

Cet article a pu être réalisé grâce au concours de Pico Sport & Scuba Azores, basés à Madalena (Ile de Pico) :
www.scubaazores.com
frank@scubaazores.com

••• Voir l’illustration vidéo de cet article par Didier Brémont :
https://www.youtube.com/user/dibrem

Retrouvez cet article dans le N° 147 (Septembre-Octobre 2017) de Plongeurs International.

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