Açores : Baleine bleue, poulpe rouge

Les océans abritent les plus grandes créatures que la planète ait jamais portées. Même les monstres du Crétacé n’atteignaient pas les colossales dimensions de la mythique baleine bleue qui sillonne nos océans. Mais en parler et la voir sous les flots, dans toute sa majesté est une autre histoire. Alors, après tout, pourquoi pas ?

Le grand rush d’ouverture

Tout commence un certain jour de Juin au large de l’île de Terceira que nous avons quittée à l’aube. La météo est inespérée : nuages absents, mer plate et pas un souffle de vent. Des conditions rarissimes dans cet archipel minuscule perdu dans l’immensité d’un océan aux sautes d’humeur légendaires. Une fois de plus, c’est l’intense activité des oiseaux qui donne l’alerte. Des puffins cendrés par centaines qui volent dans la même direction, cela signifie quelque chose, en l’occurrence, un carnage organisé avec la complicité des dauphins.

Coincés entre oiseaux et cétacés, des millions de chinchards aglutinés sous la surface voient leur nombre décliner à vue d’œil malgré leur stratégie de défense connue sous le nom de fish ball. Las, le banquet se termine trop rapidement, et ne subsistent bientôt plus que des myriades d’écailles argentées en suspension. Soudain, comme par magie, les dauphins par dizaines entreprennent de se satelliser autour de nos palmes dans un maelstroem d’anthologie. Fascination mutuelle ? En tous cas, des instants bien trop éphémères.


Fausse orques, vrai carnage

« Globiiiiii ! » L’index de Mauro-le-skipper pointe vers un intense remue-ménage à base de jaillissement d’écume sur fond d’azur. Coutumier de ces gros dauphins noirs que sont les globicéphales pour les avoir photographiés à de nombreuses reprises, je reste dubitatif. Trop vifs, trop véloces pour être des « globis » d’ailleurs, leur nageoire dorsale est plus étroite et plus falciforme que celle de leurs cousins. De fait, nous avons là un immense troupeau de fausses orques (Pseudorca crassidens). Des prédateurs océaniques majeurs aussi bien organisés que les orques « vraies » (Orcinus orca) avec lesquelles ils partagent une organisation sociale élaborée, mais surtout une redoutable stratégie de chasse collective.

Nageant sur une ligne frontale de plusieurs centaine de mètres de largeur, les fausses orques ratissent littéralement l’océan. Gare au poisson imprudent ou au dauphin égaré, l’attendrissement n’est pas la vertu cardinale de nos clientes. D’ailleurs, après une longue route entourés par les redoutables cétacés en habit noir, nous sommes les témoins incrédules de la mise à mort d’un grand espadon voilier, déchiqueté et dévoré en quelques minutes. Puis c’est au tour d’un couple mère-petit de rorquals communs (Balaenoptera physallus) à être pris en chasse par la horde. Impuissants, nous assistons à la séparation de la mère et de son rejeton, puis au harcellement du jeune, qui se termine dans une mêlée indescriptible ponctuée de spectaculaires jaillissements d’écume. Après une lutte desespérée, le calme revient et, le ventre plein, les fausses-orques reprennent leur course implacable vers l’île de Graciosa.

Rouge est la pieuvre

Sur la mer recouverte de centaines de physalies aux longs tentacules empoisonnés, se détache une protubérance dont le rouge tranche sur le bleu minéral de la surface : une pieuvre géante de l’Atlantique (Haliphron atlanticus) mise à mal par un cachalot dans son territoire de chasse situé à des centaines de mètres de profondeur. Sans doute blessé au cours d’une confrontation avec le plus grand des cétacés à dents, le plus grand des décapodes agonise sous le soleil, loin de son univers voué au noir absolu. Il est quasiment intact et les prédateurs de surface n’ont pas encore eu le temps de s’en repaitre. Cependant, force est de constater la présence de quelques douzaines de chinchards sous la pieuvre défunte. Sont-ils eux-mêmes les nettoyeurs post mortem de la pieuvre ? Se servent-ils de sa dépouille comme d’un refuge ? Cela dit, c’est l’occasion rêvée de photographier la scène sous tous les angles pour le bonheur de l’université des Açores, celle-là même qui nous a accordé le permis de mise à l’eau à des fins scientifiques.

C’est le manège insolite d’une jeune sterne de Pierregarin (Sterna hirundo) qui attire notre attention. La sterne n’a pas pour habitude de se poser sur l’eau car elle s’offrirait alors aux prédateurs surgis des profondeurs. En fait, notre approche prudente révèle qu’elle s’est posée sur une tortue caouanne (Caretta caretta), de taille respectable, l’utilisant comme un vulgaire reposoir, en attendant de reprendre son vol vers l’une des nombreux cavités rocheuses qu’offre la côte de Terceira. Sans doute épuisé, l’oiseau ne s’envole même pas et nous préférons le laisser en paix.

Moins de dix minutes plus tard, nous évitons une autre tortue, une fraction de seconde avant la collision. Plutôt que de s’enfuir comme le ferait n’importe quel autre congénère, elle s’acharne sur une autre pieuvre géante… ou du moins ce qu’il en reste. Le malheureux décapode est en bien mauvaise santé, d’autant que la caouanne a entrepris de la dépecer consciencieusement à l’aide de son bec acéré. Opportuniste, le poisson pilote qui l’accompagne en profite pour grapiller les miettes échappées à la convoitise de sa tortue préférée.

Deux géantes

Voilà trente bonnes minutes que nous suivons une couple de grandes baleines. Sans doute une mère et son rejeton. Leur robe claire et mouchetée ne laisse aucun doute, nous avons bien affaire à deux représentants du plus grand animal ayant jamais vécu sur la planète Terre : la baleine bleue, alias rorqual bleu, ou Balaenoptera musculus pour les latinistes purs et durs. Emergeant à intervalles réguliers, elles expirent dans un bruit de tuyauterie martyrisée. La saison étant bien avancée, il est probable qu’elles quittent l’archipel pour suivre la migration du plancton dont elles se nourrissent. Une longue route qui les mènera dans les eaux plus froides du Groenland. Jugeant qu’il est temps de se mettre en position, le skipper a lentement infléchi la trajectoire du bateau pour nous placer à plusieurs centaines de mètres devant elles. Un pari risqué car cette espèce particulièrement farouche est peu encline à se laisser approcher. A fortiori une mère accompagnée de sa progéniture.

Je n’oublierai jamais l’instant où elles surgissent dans mon cadre. Certain qu’elles nous éviteraient, je n’y croyais pas vraiment, Mais à mesure que les secondes s’égrénent, les silhouettes grossissent à vue d’œil, mes doutes s’évaporent. Je n’ose plonger trop bas tant je sais la fragilité de la situation. Rien ne semble pourtant faire dévier les deux géantes qui passent devant moi dans un ralenti magnifique. A court d’air, je reprends le chemin de la surface. Et hurle ma joie au skipper qui a compris que sa manœuvre vient d’être couronnée de succès.


En remontant à bord, je sais que ce moment a peu de chances de se reproduire, un sentiment partagé par mes deux compagnons de route. C’était sans compter avec le caractère facétieux de nos baleines. Contre toute logique, ce sont elles qui rebroussent chemin. Nous nous remettons à l’eau. L’eau est d’une transparence exceptionnelle et nous les voyons venir de loin. Même scénario qu’auparavent mais elles s’approchent encore plus près. Que peut-il bien se passer dans le cerveau d’une baleine bleue ? Une question qui bien entendu restera sans réponse. Cela dit, j’aime à penser que quelque chose est en train de changer dans notre propre conscience vis à vis des animaux que nous avons chassés jadis.

Par trois fois, ce scénario improbable se reproduit, à la fois en nous comblant de bonheur mais aussi en nous laissant sur notre faim. L’appétit vient en mangeant, dit-on. Allons, ne jouons pas les enfants gâtés, ce que nous venons de vivre est suffisamment exceptionnel. Un seul mot : merci !

Trop de planètes doivent être alignées pour prétendre à une telle réussite. Outre le professionalisme du skipper, les qualités marines du bateau, la cohésion et la complicité de l’équipe, il faut une foi à toute épreuve, et sans doute une bonne dose de naÏveté, voire d’inconscience pour y croire. Mais comme disait un certain Mark Twain « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. ».

Cet article a pu être réalisé grâce au concours de Pico Sport & Scuba Azores, basés à Madalena (Ile de Pico) :
www.scubaazores.com
frank@scubaazores.com

••• Voir l’illustration vidéo de cet article par Didier Brémont :
https://www.youtube.com/watch?v=4Bj...

Retrouvez cet article dans le N° 148 (Novembre-Décembre 2017) de Plongeurs International.

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